De la cĂ©rĂ©monie du dĂ©voilement Ă  Alger (1958) Ă  Ni Putes Ni Soumises :
l’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes

Par Houria Bouteldja
mercredi 13 octobre 2004

 

1. Le dévoilement, une violence coloniale

13 mai 58 Ă  Alger, place du Gouvernement : des musulmanes montĂ©es sur un podium pour brĂ»ler leur voile. L’enjeu de cette mise en scène est de taille : il faut pour les autoritĂ©s coloniales que les femmes algĂ©riennes se dĂ©solidarisent du combat des leurs. Leur exposition sert de langage : celui d’une puissance coloniale qui oeuvre pour gagner les femmes Ă  l’émancipation et Ă  la pĂ©rennitĂ© de la "civilisation française". RĂ©action Ă©pidermique de la sociĂ©tĂ© algĂ©rienne : maintenir - et c’est vital - les femmes hors de l’invasion coloniale pour prĂ©server l’être algĂ©rien. "Certaines, dĂ©crit Franz Fanon, dĂ©voilĂ©es depuis longtemps reprennent le voile affirmant ainsi qu’il n’est pas vrai que la femme se libère sur l’invitation de la France et du GĂ©nĂ©ral de Gaulle".

Aujourd’hui, 40 ans après l’indépendance, les méthodes ont changé dans la forme, mais pas dans le fond, car l’esprit colonial, toujours vivace, continue d’imprimer l’inconscient français. Duplice, il invoque constamment les grands principes qui fondent la République, mais préside à toutes les entreprises politiques qui disqualifient les fils et filles d’indigènes et valorisent un républicanisme franco-français prétendument universaliste. Ainsi, le corps des musulmanes, écartelé au nom des nobles principes de la République, s’est peu à peu défiguré, perverti en banal objet médiatique, figure repoussoir d’une idéologie franco-centrée décidément incapable de penser l’altérité et de penser sa responsabilité dans ce qui fait l’autre et son identité contrariée.

2. Ni putes ni soumises : association fĂ©ministe ou appareil idĂ©ologique d’État ?

C’est d’ailleurs ce racisme post-colonial qui permet de comprendre l’omniprĂ©sence, dans le discours des dirigeants de Ni Putes Ni Soumises sur le voile, et plus largement sur les mĂ©faits de la "culture de citĂ©", du thème du "rappel" des règles ou de la "rĂ©-affirmation" des principes. En effet, comme l’a remarquĂ© Pierre TĂ©vanian, il est Ă  première vue paradoxal, si l’on reste sur le strict terrain de la laĂŻcitĂ©, qu’une loi nouvelle, marquant une rupture avec les textes de loi fondateurs de la laĂŻcitĂ© (en introduisant un devoir de laĂŻcitĂ© de la part des Ă©lèves), ait pu ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme un "rappel" ou un "retour" aux sources :

"La question ne peut ĂŞtre Ă©ludĂ©e : si les textes fondateurs des annĂ©es 1880 et 1905 ne justifient pas l’interdiction du port de signes religieux par les Ă©lèves, qu’est-ce donc qui devait ĂŞtre "retrouvĂ©", "rĂ©affirmĂ©" ou "rappelĂ©" ? L’une des rĂ©ponses possibles est la suivante : ce qui, des annĂ©es 1880-1905, devait ĂŞtre "rĂ©affirmĂ©", c’est un certain ordre symbolique qu’on peut qualifier de colonial, dans lequel certaines populations, considĂ©rĂ©es comme sous-humanisĂ©es du fait de leur rĂ©fĂ©rence musulmane, sont vouĂ©es au statut de serviteurs dociles et invisibles ou Ă  celui de "cible" et de "bouc Ă©missaire". Un ordre symbolique dans lequel, de toute façon, les personnes de couleur ou identifiables comme "musulmanes" sont rĂ©duites au rang d’instrument au service de l’homme pleinement homme, autrement dit au statut d’objet parlĂ©, Ă©tudiĂ©, commentĂ© (et le plus souvent diffamĂ© et insultĂ©), et non de sujet parlant. On peut, si l’on garde Ă  l’esprit ce passĂ© colonial qui n’est pas passĂ©, comprendre l’intensitĂ© des grandes campagnes mĂ©diatiques et politiques qui ont Ă©tĂ© menĂ©es ces derniers mois sur le thème de la "restauration" de "la RĂ©publique" : la campagne centrĂ©e sur le voile, mais aussi celles menĂ©es sur le thème du sexisme et de l’antisĂ©mitisme en banlieue. Tout se passe comme si, au tournant du siècle, les classes dirigeantes (quel que soit le pĂ´le : PS ou UMP) avaient Ă©tĂ© prises de panique devant la mise en crise de cet ordre symbolique colonial, et devant l’émergence de diverses manifestations identitaires, religieuses, culturelles, sociales et politiques dont le point commun Ă©tait la rupture avec le devoir de "rĂ©serve" et d’"humilitĂ©" imposĂ©e aux descendants de colonisĂ©s. Parmi ces faits sociaux qui ont littĂ©ralement semĂ© la panique, figurent la visibilitĂ© grandissante de la pratique de l’islam, mais aussi les mobilisations contre la guerre en Irak ou contre la politique israĂ©lienne, mais aussi la popularitĂ© croissante qu’ont pris des combats politiques initiĂ©s par les immigrĂ©s eux-mĂŞmes, ou par leurs enfants, notamment les combats contre la double peine, le combat pour le droit de vote des Ă©trangers, et la lutte des sans-papiers. Il faut Ă©galement mentionner la rĂ©ouverture du "dossier" colonial, notamment en 2001, annĂ©e marquĂ©e par un long dĂ©bat sur la torture et par une importante manifestation commĂ©morant le crime d’octobre 1961."(1)

C’est dans ce contexte qu’apparaissent, les Ă” combien opportunes "Ni Putes Ni Soumises". Si l’on se souvient de la vĂ©hĂ©mence des rĂ©actions de l’UMP parisienne, mais aussi du courant chevènementiste, face Ă  ce dĂ©but de retour critique sur la pĂ©riode coloniale, on comprend mieux le rĂ´le qu’a jouĂ© ce " mouvement " courant 2002 : celui d’un appareil idĂ©ologique au service d’une classe dirigeante prise de panique face Ă  une remise en question grandissante de la lĂ©gitimitĂ© de l’État (notamment du fait de la montĂ©e d’une abstention massive), et face Ă  l’émergence d’une gĂ©nĂ©ration de "jeunes issus de la colonisation" affichant sans complexe leurs revendications et demandant de nouveau des comptes Ă  la RĂ©publique. Les Ni Putes Ni Soumises ont aidĂ© cette classe dirigeante Ă  s’emparer du voile islamique, mais aussi de la question du sexisme et de celle de l’antisĂ©mitisme, afin de littĂ©ralement remettre Ă  leur place ces "jeunes " trop " arrogants " : Ă  la place des accusĂ©s et non plus des accusateurs, Ă  la place des objets de discours et non plus des sujets parlants. Ce "rappel Ă  l’ordre colonial" constitue une espèce de revanche historique, un "on vous l’avait bien dit !", une "reconquĂŞte" de ces arabes "injustement" Ă©mancipĂ©s de la France.

3. Le retour de "l’Arabe" voleur, violeur et voileur

Souvenons-nous des images rapportĂ©es par des Ă©quipes de tĂ©lĂ©vision parties en expĂ©dition "visiter" les "territoires perdus de la RĂ©publique" après la mort de Sohane et les premières affaires de viols collectifs : de jeunes hommes (d’origine maghrĂ©bine ou d’Afrique noire) laissant transparaĂ®tre une hĂ©tĂ©rosexualitĂ© violente, une nature agressive et bestiale contre lesquelles des femmes, mi hĂ©roĂŻnes, mi victimes vont se dresser telles des amazones de citĂ©s : les ni Putes ni Soumises. Leur credo : la lutte contre le sexisme des banlieues et le "fascisme vert". Ces combats, convenons-en, sont plus que lĂ©gitimes (si tant est que l’on Ă©value Ă  sa juste mesure l’influence dudit fascisme, et qu’on dise clairement quels groupes peuvent ĂŞtre ainsi qualifiĂ©s, et sur la base de quels critères). Ce qui dĂ©range en revanche, c’est l’essentialisme de leur discours. Les extrapolations qu’il permet ne sont pas sans rappeler les constructions idĂ©ologiques du dĂ©but du 20ème siècle qui dĂ©crivaient l’indigène comme une bĂŞte, esclave des ses sens, dĂ©jĂ  violeur, voleur et bientĂ´t (avec la guerre d’indĂ©pendance algĂ©rienne) voileurs de femmes. C’est la qu’intervient le "gĂ©nie" politique de cette machine Ă  broyer les luttes sociales des quartiers qu’est SOS racisme : mettre dans la bouche mĂŞme de femmes issues de cette immigration post-coloniale, promues auxiliaires des classes dirigeantes comme le furent jadis les bachagas, les paroles racisantes, les mises Ă  l’index pĂ©remptoires et les propos islamophobes que le politiquement correct en vigueur chez les Ă©lites ne saurait souffrir ou assumer pleinement. Faites entrer l’accusĂ© ! c’est le père, le frère, le compagnon bientĂ´t le fils. Cette image pourrait prĂŞter Ă  sourire s’il elle ne suscitait chez nous, filles et fils de migrants post-coloniaux, une profonde amertume. Elle n’est, en effet, que le nouveau chapitre d’une longue sĂ©rie de manĹ“uvres politiques et idĂ©ologiques visant Ă  disqualifier les colonisĂ©s et leurs descendants immigrĂ©s ou "issus de l’immigration", pour la seule gloire d’une France dĂ©cidĂ©ment incapable de renoncer aux privilèges de la domination.

En effet, l’ordre colonial en AlgĂ©rie s’appuyait sur un système lĂ©gislatif rigoureux visant Ă  l’émiettement progressif du peuple algĂ©rien. La stratĂ©gie du "diviser pour mieux rĂ©gner" passait par la mise en concurrence des diffĂ©rentes composantes de la sociĂ©tĂ©. Ainsi, dès 1871, par le dĂ©cret CrĂ©mieux, les autochtones juifs se voyaient accorder le droit Ă  la pleine citoyennetĂ©, ce qui eut comme effet immĂ©diat, par les privilèges affĂ©rents, de les couper du corps social majoritaire et d’activer les tensions communautaires, quasi-inexistantes jusque lĂ . Ce funeste Ă©pisode, prĂ©lude Ă  une douloureuse amputation identitaire, non seulement privera l’AlgĂ©rie de la quasi-totalitĂ© de sa composante juive, mais trouvera dans le conflit israĂ©lo-palestinien un exutoire. Ironie de l’histoire : c’est sur le sol français, lieu du "pĂŞchĂ© originel" qu’est l’entreprise coloniale, que les communautĂ©s juives et musulmanes soldent les comptes d’une histoire enfouie mais toujours au bord de l’explosion. De la mĂŞme façon fut construit le mythe kabyle, groupe ethnique ontologiquement supĂ©rieur aux arabes car proche de "l’Occident chrĂ©tien", blond aux yeux bleus, etc. Dans le cadre de cette mĂŞme stratĂ©gie, la machine coloniale conçut ses supplĂ©tifs au sein mĂŞme du corps social. Ceux que l’on appellera Harkis feront ainsi le sacrifice de leur âme, plus sĂ»rement victimes de rapports de force dans le cadre de la guerre coloniale que pleinement consentants. Enfin, et sans doute trop tard pour en bĂ©nĂ©ficier pleinement la machine de propagande, comprit le bĂ©nĂ©fice qu’elle pouvait tirer d’une campagne de libĂ©ration de la gente fĂ©minine : atteindre le cĹ“ur mĂŞme de la rĂ©sistance algĂ©rienne en proposant comme ennemis aux femmes musulmanes, Ă©pines dorsales de la rĂ©sistance, leurs propres maris, pères ou frères afin de les dĂ©tourner de l’oppression coloniale. Cette entreprise de division du corps social est toujours en oeuvre dans la France de 2004. La sociĂ©tĂ© post-coloniale vivant en France en est Ă  la fois victime et tĂ©moin car c’est en son sein que se situe le vĂ©ritable ennemi. Ce sont les Ni Putes Ni Soumises qui l’affirment. La messe est dite !

4. Un " féminisme du dominé "

Les NPNS ? un ersatz de fĂ©minisme excluant et les putes et les soumises (entendez : les voilĂ©es), valorisant ce faisant une fĂ©minitĂ© conforme aux normes dominantes et confortant les politiques de discrimination "rĂ©publicaines" Ă  l’endroit de ces deux catĂ©gories hĂ©rĂ©tiques de femmes (2). En d’autres termes, un fĂ©minisme bon marchĂ©, taillĂ© pour les femmes de quartiers. Ce qui le caractĂ©rise ? d’une part, l’essentialisme sexuel et la mollesse de ses positions philosophiques. Car les femmes de quartiers populaires, encastrĂ©es dans une « inoxydable fĂ©minitĂ© " (3), ne revendiquent que des droits minimaux, caractĂ©ristiques d’une citoyennetĂ© au rabais : l’intĂ©gritĂ© physique, le choix des tenues vestimentaires (ou plus exactement le droit de faire "le bon choix", celui de la jupe courte, car le choix de porter le voile sans ĂŞtre insultĂ©e ou dĂ©scolarisĂ©e ne fait pas partie de l’agenda des Ni putes ni soumises), et enfin la pacification des relations avec l’autre sexe. Tiens ! en parlant de sous-citoyennetĂ©, Chirac n’avait-il pas dit Ă  propos du peuple tunisien (ex-peuple colonisĂ©) que "le premier des droits de l’Homme, c’est de manger, d’être soignĂ©, de recevoir une Ă©ducation et d’avoir un habitat" ? et d’autre part, l’omerta (mot que FadĂ©la Amara affectionne) faite sur l’ensemble des violences sexistes qui traversent toutes les couches sociales de notre sociĂ©tĂ© et mises en Ă©vidence par l’excellent rapport sur les violences sexistes, « LibertĂ©, Ă©galitĂ©, sexualitĂ©s Â» (4), exemptant ainsi le sexisme des « autochtones Â» de toute auto-critique et validant l’idĂ©e d’un sexisme exogène et importĂ© par l’immigration musulmane.

Epilogue...

Le 7 février 2004, Fadéla Amara, présidente des Ni Putes Ni Soumises, et en lice avec Pierre Rosanvallon, Jean-Claude Guillebaud et Claude Nicolet (5), recevait des mains de Jean-Louis Debré, l’homme des coups de hache contre l’Église Saint Bernard et du durcissement des lois Pasqua sur le séjour des étrangers, le prix du Livre Politique de l’année.

Le week-end dernier, c’était au tour de ValĂ©rie Toranian (directrice de rĂ©daction du magazine « Elle Â», Corinne Lepage (ancienne ministre et laĂŻcarde acharnĂ©e), Bernard Stasi (ancien ministre et principal promoteur de la loi sur les signes religieux), Laure Adler (directrice de France Culture) et enfin Dominique de Villepin (ministre de l’intĂ©rieur) de lui rĂ©gler son pourboire en lui rendant hommage pour bons et loyaux services.