Indigènes et après?
par Beur / Beurette MaghrĂ©bine - Seddeya, samedi 5 avril 2008 à 12:04 | Politique
Indigènes et après?
Avez-vous vu le film de Rachid Bouchareb, Indigènes? En ce qui me concerne, j'ai eu la chance d'assister à l'une des avant-premières. Cet hommage aux tirailleurs africains de la seconde guerre mondiale m'a beaucoup ému et les lignes qui apparaissent sur l'écran à la fin du film m'ont troublée:
"En 1959, une loi a été votée pour geler les pensions des tirailleurs des pays de l'empire colonial français qui accédaient à l'indépendance.
En janvier 2002, après de longs procès, le Conseil d'Etat a sommé le gouvernement français de payer ces pensions intégralement.
Mais les gouvernements successifs ont repoussé cette échéance."
Les Nations Unies et l'Union Européenne ont estimé que la "cristallisation" était une violation des Droits de l'Homme et ont demandé le rétablissement de l'égalité de traitement. Une augmentation a eu lieu en 2002 mais la parité n'a pas encore été atteinte.
Je fus ravie du succès du film dont les multiples récompenses témoignent de l'intérêt porté à cette page méconnue de l'Histoire et qui a permis d'exercer une certaine pression aboutissant à l'adoption par le Conseil des ministres d'une loi de "décristallisation", annoncée le jour de la sortie d'Indigènes.
La magie du cinéma!!! Mais que s'est-il passé ensuite? Cela a été moins médiatisé. Un reportage a néanmoins été diffusé sur canal + il y a quelques mois, lorsque la chaîne a diffusé Indigènes. J'aimerais vous faire part de ce que l'on y apprend.
Ce documentaire intitulé INDIGENES IMPACT est signé Rémi Lainé.
Indigènes impact nous fait voyager entre la France et l'Afrique. On y voit un panneau accroché à un lampadaire d'une route sableuse sur lequel est inscrit "A De Gaulle, l'Afrique reconnaissante". C'est pourtant lui qui a décidé la cristallisation des pensions en 1959 tandis que les colonies accédaient tour à tour à l'indépendance. Néanmoins, il l'a fait en plein accord avec les dirigeants africains inquiets de voir d'anciens soldats toucher des soldes bien supérieures a ce que gagne la population.
Ces soldats, appelés du terme générique "tirailleurs sénégalais" qu'ils viennent d'Afrique noire ou du Maghreb devaient "en versant le même sang [que les Français de métropole] avoir les mêmes droits"
Deux personnages de ce reportage m'ont émue. Christophe Bambara, le vétéran burkinabé aux multiples médailles, soldats pour la seconde guerre mondiale mais aussi en Algérie et en Indochine. Il touche 52.64€ tous les 6 mois. C'est sa retraite militaire. Elle n'a pas été revalorisée. Seules les retraites de combattant et les pensions militaires d'invalidité sont concernées par la loi de 2006.
De plus, cette loi applicable au 1er janvier 2007 n'est pas rétroactive. C'est la raison pour laquelle un autre vétéran dans le reportage, Hamady N'Diaye qui vit dans un foyer à Paris a attenté un recours en justice. Ce fils et petit-fils de militaire touche sept fois moins que "ses frères d'armes français". Il souhaite que lui soit versée l'indémnisation du manque à gagner sur les années passées, pas pris en compte dans la loi de 2006. Il nous montre ses 6 médailles pendantes (croix de guerre, médaille de la valeur militaire, croix de combattant volontaire, croix de combattant, médaille commémorative de sa blessure de guerre en Algérie et médaille de reconnaissance de la Nation française). Ses ressources: le minimum vieillesse de 620€, auquel s'ajoute 69€ de pension militaire d'invalidité (27€ avant revalorisation) et 200€ tous les 6 mois pour sa retraite de combattant.
Dans le film de Rémi Lainé, on voit Hamadi, accompagné de son avocat au tribunal des pensions militaires de Paris, devant le juge rendant son verdict. M. N'Diaye souhaite que soit reconnu "l'illégalité de la cristallisation de la pension qui lui est concédée et révisé ses droits pension, ainsi que la revalorisation de sa pension militaire d'invalidité à hauteur du montant dont il aurait bénéficié s'il avait gardé la nationalité française." Cette requête est déclarée fondée. Il devra donc "recevoir les arrérages revalorisés et ce, avec capitailsation des intérêts dûs."
Tout est bien qui finit bien se dit-on, la justice a eu le dernier mot...mais l'Etat a fait appel de ce jugement. Réponse dans environ 2 ans. "Chaque jour qui passe est un vétéran de moins à indémniser" dit la voix-off. Un tel verdict pourrait faire jurisprudence et le montant de l'indémnisation globale pourrait s'élever à 10 milliards d'euros. On comprend mieux le besoin de la France à faire traîner les choses mais est-ce humainement légitime?
Qu'en pensez-vous???
