L'image de Barack Obama est-elle ternie
dans l'électorat juif américain au point de lui faire perdre
l'investiture du Parti démocrate pour l'élection présidentielle de
novembre aux Etats-Unis ? La question a rebondi après l'affaire
Jeremiah Wright. Le sénateur de l'Illinois a rompu avec son révérend,
mais ses relations passées avec un homme favorable aux Palestiniens et
qui défend le mouvement noir Nation of Islam sont venues confirmer,
pour nombre de juifs américains, des craintes sourdes alimentées par
des cercles pour lesquels sa présidence serait "mauvaise pour les juifs et Israël".
"J'ai commencé à recevoir des courriels en janvier" explique J. J. Goldberg, éditeur du vieux journal juif de New York The Forward : tous clamaient que Barack Obama serait un "musulman caché" et que son "agenda" politique viserait à faire disparaître Israël. Des messages évoquaient un nommé "Barack Osama"...
La campagne a pris une telle ampleur que, le 19 janvier, 7 des 13
sénateurs juifs américains ont, dans une "Lettre ouverte à la
communauté juive", condamné ces "attaques ignominieuses".
Mais
la campagne s'est poursuivie, relayée de manière plus sophistiquée par
des intellectuels juifs ultraconservateurs. Elle vise beaucoup
l'entourage du candidat, en particulier Zbignew Brzezinski,
ex-conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, qui a
pris le parti des auteurs d'un ouvrage critiquant l'influence du "lobby
pro-israélien" (dit "Aipac") à Washington, et Robert Malley,
ex-conseiller du président Bill Clinton sur le Proche-Orient, favorable
à une négociation avec le Hamas palestinien. De fait, la plupart de
ceux qui ont soutenu les efforts de paix des administrations Carter et
Clinton au Proche-Orient se retrouvent du côté de M. Obama, mais aussi
d'autres, plus vivement critiques de la politique israélienne.
Barack
Obama a le soutien de nombreux intellectuels juifs, de financiers tel
George Soros, de célébrités comme Steven Spielberg. Son porte-parole,
David Axelrod, est également juif. Mais il a eu beau expliquer qu'il
connaît "à peine" MM. Brzezinski et Malley et que son
conseiller sur le Proche-Orient est Dennis Ross, un homme très proche
de l'Aipac, jurer de son "inébranlable engagement pour la sécurité d'Israël", assurer qu'il ne "négociera pas avec le Hamas", désormais, dit M. Goldberg, "pour une partie de la communauté juive américaine, sa bonne foi est contestée".
L'ère
du soupçon s'est ouverte. Chaque fois, un nouveau spectre surgit, comme
cette déclaration de 2007 où M. Obama affirmait qu'"aucun peuple n'a récemment autant souffert" que les Palestiniens. Il explique qu'on "tronque"
ses propos, peu importe, on ne retient qu'eux. Pour caractériser l'état
d'esprit auquel il se heurte, M. Goldberg cite une plaisanterie juive :
"C'est un télégramme qui dit : "Commencez à vous inquiéter, détails suivent...""
Ses adversaires se chargent d'alimenter cette défiance. Le 25 avril, le candidat républicain John McCain a qualifié M. Obama de "candidat préféré du Hamas".
L'équipe d'Hillary Clinton, sa concurrente démocrate, distribue les
pamphlets d'Ed Lasky, un ultra-conservateur qui a consacré 10 de ses 25
dernières chroniques dans American Thinker au seul thème d'Obama et Israël. Lorsque ce dernier explique qu'il entend "combler le fossé croissant entre les musulmans et l'Occident", Daphna Ziman, conseillère de Mme Clinton, se dit "horrifiée" : "Il n'affirme pas le droit d'Israël à exister."
Quel peut-être l'impact de ce "buzz" ? "Si l'on agrège les facteurs richesse, éducation, plus un regard sur le monde fondé sur la peur d'un regain d'antisémitisme", explique Allan Silver, socio-politologue à l'université Columbia, l'électorat juif "devrait être républicain ; or il reste massivement démocrate".
Selon la dernière étude annuelle de l'American Jewish Committee
(décembre 2007), 58 % des juifs américains penchent du côté démocrate
contre 15 % vers les républicains ; 67 % (contre 27 %) jugent
aujourd'hui que leur pays n'aurait pas dû envahir l'Irak.
Cet
électorat est aussi particulièrement âgé et vote massivement. Comparé
aux Noirs américains, cinq fois plus nombreux mais plus jeunes et qui
votent une fois et demi moins que la moyenne, le "vote juif" compte
presque autant. Or ces électeurs juifs sont concentrés dans neuf Etats.
Et le système électoral fait que le vainqueur dans un Etat rafle tous
ses "grands électeurs" à l'élection présidentielle. Electoralement,
estime M. Goldberg, 30 % de cet électorat "fluctuant", soit 1,2 million
de voix, peuvent faire la différence dans certains Etats.
Ces
électeurs sont-ils sensibles au facteur racial ? Question délicate...
En 1945 s'était formée la Coalition noire-juive contre le racisme. Elle
a commencé de se désagréger à la fin des années 1960, avec l'émergence
d'un mouvement identitaire noir incluant des tendances antisémites.
Depuis,
avec la référence croissante "Noirs américains-Tiers-mondisme" et
l'idée qu'"antisionisme égale antisémitisme", nombre de juifs ont
développé vis-à -vis des Noirs des sentiments de crainte, sinon
d'hostilité, expliquent MM. Goldberg et Silver. "Candidat noir", M.
Obama en souffre.
Jusqu'ici, lors des primaires démocrates, 54 %
des juifs ont voté Hillary Clinton et 44 % Barack Obama. Il a emporté
leurs suffrages dans le Massachusetts et le Connecticut, sa rivale Ã
New York, dans le New Jersey et en Pennsylvanie. Ils ont fait jeu égal
en Californie.
La crainte de perdre des voix juives lors de
l'élection présidentielle si M. Obama est désigné pourrait amener
certains "grands électeurs" démocrates à choisir Mme Clinton
lors de la Convention. Car si le sénateur de l'Illinois était investi,
un nombre difficilement quantifiable d'électeurs juifs basculerait en
faveur de John McCain.
Article paru dans l'édition du Monde du 04.05.08.