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Pourquoi Césaire ne sera pas étudié dans les classes

Edito - Caraïbes - France - Pan Afrique - Education - Littérature

Pourquoi Césaire ne sera pas étudié dans les classes
Une tribune de l’historien François Durpaire, président de l’Institut des Diasporas Noires Francophones

Des centaines de Parisiens ont rendu hommage, samedi, à Aimé Césaire, à la veille des obsèques nationales du dimanche 20 avril. Mais dans la classe politique française, beaucoup de ceux qui voudraient le voir au Panthéon, pressés d’édulcorer sa pensée, ne seront pas prêts à ouvrir les programmes scolaires à sa littérature.

lundi 21 avril 2008, par François Durpaire

 

AimĂ© CĂ©saire Ă©tait un combattant de la libertĂ©. LibertĂ© politique, contre toute forme de domination. Et en premier l’esclavage : engagement subversif, Ă  une Ă©poque qui nie qu’il y ait des victimes de l’histoire. LibertĂ© spirituelle, car l’homme devait pour lui « marcher sans prĂ©cepteur sur les chemins de la pensĂ©e Â».

AimĂ© CĂ©saire tĂ©moignait que l’universalisme pouvait ĂŞtre caribĂ©en. AndrĂ© Breton disait de sa littĂ©rature : « Ce qui rend cette dernière sans prix, c’est qu’elle transcende Ă  tout instant l’angoisse qui s’attache, pour un Noir, au sort des Noirs dans la sociĂ©tĂ© moderne et qu’elle embrasse […] la condition plus gĂ©nĂ©ralement faite Ă  l’homme par cette sociĂ©tĂ©. Â»

Et pourtant, AimĂ© CĂ©saire devait se dĂ©fendre d’être anti-français, devant sans cesse rappeler que la nĂ©gritude « n’était pas un racisme noir, mais la rĂ©action au racisme blanc Â». Il ne cessait de dĂ©noncer le complexe de supĂ©rioritĂ© d’un occident qui lui rend aujourd’hui hommage, fustigeant le grand Hugo, qu’il aimait tant mais dont il dĂ©nonçait les propos : « Le Blanc a fait du Noir un homme. Au XXe siècle, l’Europe fera de l’Afrique un monde Â».

« AimĂ© CĂ©saire pourrait aujourd’hui ĂŞtre taxĂ© de communautarisme Â»

Parlant de « groupes opprimĂ©s Â», de « groupes marginalisĂ©s Â», Noir dĂ©fendant des Noirs, AimĂ© CĂ©saire pourrait aujourd’hui ĂŞtre taxĂ© de communautarisme - ou accusĂ© d’être pro-victimaire - par ceux-lĂ  mĂŞme qui l’encensent. Il dĂ©nonçait « l’instinctive tendance d’une civilisation prestigieuse […] Ă  penser l’universel Ă  partir de ses seuls postulats et Ă  travers ses catĂ©gories propres Â» [1].

MalgrĂ© les hommages, l’œuvre de CĂ©saire ne sera pas Ă©tudiĂ©e dans les classes, car elle est par essence rĂ©volutionnaire, par essence contestante. Philosophie de l’identitĂ©, elle pose qu’il n’y a pas d’universel sans respect et Ă©galitĂ©. Philosophie de l’identitĂ©, elle pose qu’ « il y a des Noirs et des Blancs Â», comme il l’écrit dans La tragĂ©die du roi Christophe. Philosophie trop subversive pour une sociĂ©tĂ© oĂą le mĂ©tissage Ă©rigĂ© en idĂ©al s’accommode d’une rĂ©alitĂ© faite de discriminations racistes.

Antillais, CĂ©saire se sentait « essentiellement africain Â». La nĂ©gritude Ă©tait pour lui refus, refus de l’oppression, combat, combat contre l’inĂ©galitĂ©. Chaque jour Ă©tait pour lui un combat. « Nègre je suis. Nègre je resterai. Et le Nègre vous emmerde Â». Il y a quelques temps, un ministre de l’éducation estimait que son Discours sur le colonialisme Ă©tait trop violent pour ĂŞtre Ă©tudiĂ© Ă  l’école...

AimĂ© CĂ©saire nous donnait des leçons d’humilitĂ©. Comme beaucoup d’entre nous, j’ai eu la chance de le rencontrer, car il avait ce sens de la dĂ©mocratie dans l’échange intellectuel ou tout simplement humain. Et je me souviendrai de son regard sincèrement inquiet alors qu’il venait d’offrir Ă  l’un des visiteurs ce chef d’œuvre du XXe siècle qu’est le Cahier d’un retour au pays natal : « Vous serez indulgent avec moi. C’est une Ĺ“uvre de jeunesse Â»â€¦

[1] Discours prononcé aux États-Unis le 26 février 1987, dans le cadre de la Conférence hémisphérique des peuples noirs de la diaspora.