Indigènes et après?

Avez-vous vu le film de Rachid Bouchareb, Indigènes? En ce qui me concerne, j'ai eu la chance d'assister à l'une des avant-premières. Cet hommage aux tirailleurs africains de la seconde guerre mondiale m'a beaucoup ému et les lignes qui apparaissent sur l'écran à la fin du film m'ont troublée:

"En 1959, une loi a été votée pour geler les pensions des tirailleurs des pays de l'empire colonial français qui accédaient à l'indépendance.

En janvier 2002, après de longs procès, le Conseil d'Etat a sommé le gouvernement français de payer ces pensions intégralement.

Mais les gouvernements successifs ont repoussé cette échéance."

 

Les Nations Unies et l'Union Européenne ont estimé que la "cristallisation" était une violation des Droits de l'Homme et ont demandé le rétablissement de l'égalité de traitement. Une augmentation a eu lieu en 2002 mais la parité n'a pas encore été atteinte.

Je fus ravie du succès du film dont les multiples rĂ©compenses tĂ©moignent de l'intĂ©rĂŞt portĂ© Ă  cette page mĂ©connue de l'Histoire et qui a permis d'exercer une certaine pression aboutissant Ă  l'adoption par le Conseil des ministres  d'une loi de "dĂ©cristallisation", annoncĂ©e le jour de la sortie d'Indigènes.

La magie du cinĂ©ma!!! Mais que s'est-il passĂ© ensuite? Cela a Ă©tĂ© moins mĂ©diatisĂ©. Un reportage a nĂ©anmoins Ă©tĂ© diffusĂ© sur canal + il y a  quelques mois, lorsque la chaĂ®ne a diffusĂ© Indigènes. J'aimerais vous faire part de ce que l'on y apprend.

Ce documentaire intitulé INDIGENES IMPACT est signé Rémi Lainé.

Indigènes impact nous fait voyager entre la France et l'Afrique. On y voit un panneau accrochĂ© Ă  un lampadaire d'une route sableuse sur lequel est inscrit "A De Gaulle, l'Afrique reconnaissante". C'est pourtant lui qui a dĂ©cidĂ© la cristallisation des pensions en 1959 tandis que les colonies  accĂ©daient tour Ă  tour Ă  l'indĂ©pendance. NĂ©anmoins, il l'a fait en plein accord avec les dirigeants africains inquiets de voir d'anciens soldats toucher des soldes bien supĂ©rieures a ce que gagne la population.

Ces soldats, appelĂ©s du terme gĂ©nĂ©rique "tirailleurs sĂ©nĂ©galais" qu'ils viennent d'Afrique noire ou du Maghreb devaient "en versant le mĂŞme sang [que les Français de mĂ©tropole] avoir les mĂŞmes droits"

Deux personnages de ce reportage m'ont Ă©mue. Christophe Bambara, le vĂ©tĂ©ran burkinabĂ© aux multiples mĂ©dailles, soldats pour la seconde guerre mondiale mais aussi en AlgĂ©rie et en Indochine. Il touche 52.64€ tous les 6 mois. C'est sa retraite militaire. Elle n'a pas Ă©tĂ© revalorisĂ©e. Seules les retraites de combattant et les pensions militaires d'invaliditĂ© sont concernĂ©es par la loi de 2006.

De plus, cette loi applicable au 1er janvier 2007 n'est pas rĂ©troactive. C'est la raison pour laquelle un autre vĂ©tĂ©ran dans le reportage, Hamady N'Diaye qui vit dans un foyer Ă  Paris a attentĂ© un recours en justice. Ce fils et petit-fils de militaire touche sept fois moins que "ses frères d'armes français". Il souhaite que lui soit versĂ©e l'indĂ©mnisation du manque Ă  gagner sur les annĂ©es passĂ©es, pas pris en compte dans la loi de 2006. Il nous montre ses 6 mĂ©dailles pendantes (croix de guerre, mĂ©daille de la valeur militaire, croix de combattant volontaire, croix de combattant, mĂ©daille commĂ©morative de sa blessure de guerre en AlgĂ©rie et mĂ©daille de reconnaissance de la Nation française). Ses ressources: le minimum vieillesse de 620€, auquel s'ajoute 69€ de pension militaire d'invaliditĂ© (27€ avant revalorisation) et 200€ tous les 6 mois pour sa retraite de combattant.

Dans le film de Rémi Lainé, on voit Hamadi, accompagné de son avocat au tribunal des pensions militaires de Paris, devant le juge rendant son verdict. M. N'Diaye souhaite que soit reconnu "l'illégalité de la cristallisation de la pension qui lui est concédée et révisé ses droits pension, ainsi que la revalorisation de sa pension militaire d'invalidité à hauteur du montant dont il aurait bénéficié s'il avait gardé la nationalité française." Cette requête est déclarée fondée. Il devra donc "recevoir les arrérages revalorisés et ce, avec capitailsation des intérêts dûs."

Tout est bien qui finit bien se dit-on, la justice a eu le dernier mot...mais l'Etat a fait appel de ce jugement. RĂ©ponse dans environ 2 ans. "Chaque jour qui passe est un vĂ©tĂ©ran de moins Ă  indĂ©mniser" dit la voix-off. Un tel verdict pourrait faire jurisprudence et le montant de l'indĂ©mnisation globale pourrait s'Ă©lever Ă  10 milliards d'euros. On comprend mieux le besoin de la France Ă  faire traĂ®ner les choses mais est-ce humainement lĂ©gitime? 

Qu'en pensez-vous???